Teruha, la geisha au doigt coupé

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Teruha, la geisha au doigt coupé est une histoire vraie qui débute durant l'ère Meiji (1868-1912).

Des débuts difficiles

De son vrai nom Tatsuko Takaoka, elle naît à Nara en avril 1896. Enfant illégitime d'un père coureur de jupon, ce dernier la vend à une okiya (maison de geisha) à l'âge de 12 ans afin de gagner de l'argent. Dans le train qui l'emmène pour Ôsaka, la jeune fille ne souhaite pas quitter sa famille mais elle imagine qu'en faisant ce métier, elle pourrait mettre son demi-frère à l'école et lui assurer la bonne éducation qu'elle n'a pas eu.

Elle débute sa formation de maiko (apprentie geisha) au sein d'une maison de geisha à Minami et prend le nom de Chiyoha. Dans le monde fermé du quartier des plaisirs, elle doit grandir vite. A son jeune âge, elle ignore tout des relations amoureuses entre un homme et une femme, et l'introduction à cela n'est pas avec un homme de son choix. Sa virginité est ainsi vendue au plus offrant selon le rituel traditionnel du mizuage à Kameshichi Umehara, président de la bourse d'Ôsaka. Auquel elle doit s'abandonner et s'offrir sans résistance dans une arrière-salle de la maison de thé, spécialement amménagée par la propriétaire. Elle évoquera plus tard qu'elle s'était sentie souillée et qu'elle n'avait jamais pu se laver de cette chose impure.

Malgré cet évènement traumatisant, Chiyoha connait ses premiers émois avec un acteur de Kyôto nommé Ichikawa. Elle tombe sous son charme dès leur première rencontre et presque immédiatement, les amoureux concluent une affaire ensemble. Evidemment, aucun acteur digne de ce nom ne peut passer à côté de la chance d'avoir une nuit avec une jeune maiko, en particulier lorsqu'elle est si facile à cueillir. Pour Chiyoha, cette nuit est mémorable et pour la première fois de sa vie, Ichikawa lui donne l'impression qu'elle est une vraie femme.

La blessure

Mais il y a un seul problème : la jeune femme s'est engagé auprès du patron d'une grande entreprise d'Ôsaka, Monsieur Sobe Otomine. Par conséquent, elle doit tenir son histoire d'amour avec Ichikawa dans le plus grand des secrets. Cependant, leur relation est éphémère et il l'abandonne assez rapidement au détriment d'autres filles. Totalement effondrée, Sobe tente de la conquérir sans pour autant connaître les raisons de sa tristesse. Chiyoha prend finalement la décision de se marier à lui le printemps suivant malgré le refus de son père (le mariage d'une geisha signifie sa sortie de la profession, cela revient donc à stopper les revenus de Chiyoha et la part issue de ces derniers qu'il perçoit pour l'avoir vendue).

Après de nombreux rendez-vous, Sobe se blesse au travail et pour sa convalescence, les amoureux s'en vont à Beppu. Pour une raison inconnue, il ouvre le miroir de poche de Chiyoha et y découvre la photo de son ancien amant Ichikawa. Cela le blesse énormément et il finit par lui avouer que la seule raison pour laquelle il souhaite l'épouser est qu'il croyait être son seul et unique premier amour. En outre, il ne peut pas épouser une femme qui garde la photo d'un autre sur elle. Pour sa part, Chiyoha ne ressent pas de honte ou de tristesse particulière pour l'accusation dont elle vient de faire l'objet. Au contraire, indignée, elle explique à Sobe qu'elle a toujours voulu valoriser le premier amour de sa vie. Elle n'arrive alors pas à comprendre pourquoi il veut rompre son engagement de façon aussi égoïste simplement pour avoir gardé cette photo.

Quelques temps plus tard, ils se retrouvent au sein d'une maison de thé et encore une fois, il la réprimande sévèrement, l'accusant d'être déloyale et sans jamais écouter ce qu'elle a à dire. Suite à cet échange houleux, il quitte la salle après s'être dégagé de l'étreinte désespérée de Chiyoha. Cette dernière, ressentant un fort sentiment de rejet, retourne dans sa chambre où elle se rappelle soudainement de la scène d'une pièce qu'elle a vue au théâtre un an plus tôt et dans laquelle une maiko se coupe un doigt afin de prouver son innocence à un samouraï qu'elle aime et qui doute de sa fidélité.

Tout d'un coup obsédée, elle ramasse un rasoir qui traînait sur sa coiffeuse et saisissant un shamisen, elle coupe la corde du milieu avec laquelle elle forme un garrot en l'enroulant étroitement autour de son petit doigt gauche. Tenant le manche en bois de son rasoir avec les quatre autres doigts, côté tranchant vers l'intérieur. Après avoir recouvert sa main d'un tissu, elle la tape violemment et à de nombreuses reprises sur la table afin que la lame sectionne le doigt de façon nette. Dans un sentiment s'approchant de la transe et ne cessant pas de taper sa main, la lame finit par couper un morceau de chair rouge qui tombe au sol. Encore dans le feu de l'action, elle le prend entre ses mains et se rend directement chez Sobe afin de lui donner. 

Chiyoha a réalisé ce que l'on appelle au Japon le Yubitsume. Une pratique répandue aujourd'hui dans les milieux mafieux qui consiste à se couper un doigt et à le donner à la personne que l'on a offensé pour en obtenir le pardon et/ou lui prouver sa fidélité. Cependant, elle ne s'est pas coupée la totalité du doigt mais plutôt la première phalange entièrement ou partiellement (hypothèse la plus probable selon les photographies de l'époque).

L'évènement fait bientôt le tour du quartier et se repand comme une traînée de poudre dans tout Ôsaka. Jugé comme un acte déplacé, scandaleux et trop émotif, les détracteurs de Chiyoha n'hésitent bientôt pas à exagérer leurs railleries, jaloux de sa popularité et de sa beauté, la surnommant "la maiko à neuf doigts". Les ragots se concentrent spécialement sur sa personne et elle ne cesse pas de nourrir les plus folles rumeurs, devenant également connue pour ses frasques amoureuses et son penchant pour les hommes.

Le déménagement à Tôkyô

Elle met les pieds pour la première fois à Tôkyô en mai 1911 afin d'échapper à sa réputation sulfureuse en tant que maiko au doigt coupé, ne supportant plus les ragots autour d'elle. Elle est introduite grâce à une lettre dans la meilleure des okiya de l'Est du Japon à l'époque : Seika, du quartier de Shimbashi. Dans ce milieu où les discussions avec les intellectuels est chose courante, Chiyoha se rend compte qu'à 15 ans, elle est un peu ignorante. Elle entreprend alors d'apprendre à lire et à écrire en autodidacte pendant un an. C'est sans doute cela qui lui donne le vrai goût pour l'écriture, l'encourageant davantage à tenir un journal et à créer des poèmes.

Après seulement deux mois de formation, elle débute officiellement le 2 juillet 1911. Le même jour, elle est renommée Teruha afin de marquer une rupture avec son ancienne maison. Ce nom signifie "feuille brillante" et est l'abréviation d'une pièce traditionnelle japonaise nommée Teruha Kyôgen écrite par Izumi Kyôka. Il lui est donné par le propriétaire de la maison Seika, Monsieur Motaro Gotô qui avait vu la pièce en question et qui l'avait beaucoup marqué.

Un an après, Sobe arrive à Tôkyô pour ses affaires et en profite pour rendre visite à Teruha. Ils se rendent compte tous les deux que leurs sentiments sont toujours aussi présents et décident de se suicider ensemble. Cela leur semble être la meilleure des solutions afin d'éviter de nouveaux troubles entre eux. Ils réalisent alors un voyage à travers le Japon à la recherche du meilleur lieu pour cela. Mais c'est en voyant de beaux paysages et profitant de bons moments qu'ils commencent à regretter leur souhait. Ils quittent progressivement cette idée pour finalement l'oublier et s'oublier.

 

teruha-la-geisha-au-doigt-coupe-1-1.jpgTeruha reprend sa vie de son côté et commence à voir d'autres hommes, vivant dans le luxe, financée par des politiciens et des artistes. Elle a de l'argent de poche tout le temps et son métier lui plait vraiment. Elle atteint finalement le rang de geisha à 16 ans, heureuse et dans un monde qui lui appartient. Car être geisha à Shimbashi durant l'ère Meiji signifie avoir une situation très confortable avec une certaine reconnaissance.

A cette époque, l'art en plein essor est la photographie et de nombreux photographes considèrent Shimbashi comme un véritable vivier à modèle. Teruha elle-même prend souvent la pose devant les objectifs et devient célèbre auprès de la population de cette façon. Les traits de son visage sont appréciés et apparaissent sur de nombreuses cartes postales servant au passage la propagande expansionniste de l'Empire japonais. De plus, le scandale qui la poursuit jusque sur Tôkyô lui donne un air mystérieux et lui apporte sans doute de nouveaux clients et admirateurs.

Une vie sentimentale en dents de scies...

Après s'être remise de son histoire d'amour douloureuse,  elle reste "maîtresse geisha" durant cinq ans par devoir. Puis elle épouse à 23 ans un agent de change et déménage à New York au printemps 1920 pour neuf mois. Elle voyage ainsi à travers les Etats-Unis avec son mari et cela est très intéressant pour elle. Cependant, ce dernier la laisse seule et dans l'attente au sein des hôtels des villes où ils arrivent. S'en allant boire avec des amis en ville, s'enivrant et courant après les filles pour ne parfois revenir que plusieurs jours après.

Arrivés à New York, le chorégraphe Michiro Ito organise une fête de bienvenue en honneur de Teruha dans un cabaret de Broadway. Cette dernière le supplie de lui apprendre à danser à l'occidentale et ils passent ainsi toute une nuit à répéter des pas de danse. A la fête, elle exige de ne danser qu'avec Ito, sans doute pour éviter de faire des erreurs devant les nombreuses personnes qui sont venues l'accueillir telle une célébrité. Parmi elles, Sessue Hayakawa, un acteur très connu qui s'est déplacé depuis Hollywood pour assister à l'évènement et qui désespère de pouvoir danser avec elle à ce moment-là. Il se lie toutefois d'amitié avec la jeune geisha.

Femme autodidacte depuis sa formation, Teruha décide de profiter de son séjour en Amérique de son côté également. Elle quitte alors son mari ivre afin de vivre pour et par elle-même. De fil en aiguille, elle finit par atterrir dans une école pour fille de la banlieue de New York et loge à l'internat tout en prenant des cours. Elle y fait la connaissance de Hildegard, une jeune femme que l'on dit être Lillian Gish, célèbre actrice du cinéma muet américain, et en tombe amoureuse.

Cependant, elle retourne au Japon avec son mari qui n'en a que faire de son histoire d'amour avec cette femme. Elle trouve toutefois un autre homme pour se venger de lui et de toutes les tromperies qu'il lui a faites. Dès qu'il apprend sa vengeance, vert de rage, il décide de lui rendre la vie impossible, la conduisant à au moins deux tentatives de suicide.

Malgré ses tentatives pour réintégrer le monde des geishas, elle a beaucoup de difficultés à obtenir une licence et en conclu qu'elle n'a pas de talent. Il est fort possible qu'il s'agisse là d'un châtiment de sa corporation pour son mariage et son départ pour l'Amérique. Elle se rend alors une seconde fois aux Etats-Unis encore mariée et y apprend la danse durant plusieurs années afin de surmonter "son manque de talent". Puis elle s'envole pour l'Europe pendant cinq mois où elle rencontre Sessue par hasard à Londres avant de s'en aller tous les deux à Paris où elle donne naissance à une petite fille. Personne ne sait ce qu'il est advenu de cet enfant ni qui est le père biologique de ce dernier.

Après de nombreux efforts, elle retourne au pays où elle redevient finalement geisha. Elle enseigne ainsi la danse à d'autres geishas du quartier et reste active dans son métier en vivant correctement. En 1929, elle s'en va secrètement à Nara, la ville où elle est née et s'interroge sur les erreurs de sa vie. Elle se rend bientôt compte qu'elle n'est qu'une esclave de ses passions et juge que ces beaux cheveux noirs sont sa malédiction. Selon elle, elle doit s'en débarrasser pour se purifier car ce sont eux qui lui ont causé le plus de tort. Mais elle ne fait pas cet acte tout de suite et laisse cette idée dans un coin de sa tête.

Quelques temps plus tard, elle tente à nouveau de se marier avec un professeur de médecine et de vivre comme une femme au foyer ordinaire, mais une fois de plus son couple échoue. Après cet autre mariage raté, il devient presque impossible pour elle de réintégrer sa corporation. Dans l'impasse, elle essaye alors de travailler partout où elle le peut : tenancière de bar, comédienne ou même encore en tant que modèle photo. Cette période de sa vie est particulièrement difficile et mouvementée pour elle, car tout ce qu'elle entreprend s'écroule et ses amours ratés semblent sans fin.

Pendant son temps libre, elle aime écrire et a déjà entrepris la rédaction d'un manuscrit. Elle compose également plusieurs haiku pour lesquels elle a un certain talent et qu'elle publie de temps en temps dans divers magazines où un public la suit. Cependant, ses détracteurs n'hésitent pas à répandre la rumeur rapidement démentie selon laquelle elle n'écrit pas ses propres poèmes et qu'une personne les fait à sa place en signant de son nom.

Sa recherche désespérée du bonheur à travers des aventures sans lendemain, l'alcool et le monde flottant du quartier des plaisirs la plonge bientôt dans une dépression sévère. Elle comprend ainsi que les hommes ne la veulent qu'en trophée, n'ayant absolument pas l'intention de se marier avec elle et de fonder une famille.

Un choix définitif et libérateur

L'année suivante, à l'âge de 39 ans elle décide de consacrer son existence à la religion. Elle trouve finalement la paix et un but à sa vie en se tournant vers le Bouddhisme, ce qu'elle n'a pas réussi à faire avec sa profession de geisha. Elle réalise trois ans d'essai en tant que moine au temple Gio-ji du vieux Kyôto avant d'être officiellement acceptée le 30 septembre 1934.

Go-ji est un temple pour femmes fondé par deux soeurs qui étaient aimées du même homme et qui ont eu le coeur brisé. Elles décident alors de s'isoler dans la contemplation et la solitude au sein d'une bambouseraie. Au fil des années, le temple est devenu un lieu de refuge pour les femmes aux amours ratés et Teruha devient une de ses femmes, y passant le reste de sa vie.

Elle change de nom pour Chisho et devient une moine très populaire avant de prendre plus tard le titre de grande prêtresse. En signe de dévotion, elle se rase la tête et laisse de côté ses attributs de beauté qui ont tant charmés les hommes par le passé, à présent libre de ce qu'elle a toujours considéré comme étant la source de son malheur. Elle conserve toutefois ses cheveux et des cartes postales d'elle dans une boîte au temple en souvenir. Au cours de sa vie de prêtre, elle publie plusieurs ouvrages comme Les oiseaux mangent des fleurs et La longue vie d'une feuille. Ce dernier est sous forme de journal intime et raconte sa vie mouvementée d'avant. 

Sa notoriété en tant que geisha ainsi que son yubitsume qu'elle considère comme un acte désespéré d'amour et de dévotion ne sont jamais vraiment oubliés, beaucoup de personne vienne la voir au temple pour lui en parler et lui poser des questions à ce sujet. Elle qui n'a jamais tenté d'échapper à son passé, n'hésite pas à évoquer le début de sa vie même après de nombreuses années. Utilisant au contraire cette période difficile comme le fondement de sa foi et de son dévouement. Elle reste ainsi connue comme la geisha et même "la moine au doigt coupé".

En dépit de sa jeunesse troublée, Chisho vit le reste de son existence de façon très active et religieuse. Elle trouve définitivement le bonheur qu'elle a désespérément cherché entre les murs du temple. Elle décède le 22 octobre 1994 à l'âge de 98 ans. Ses restes reposent avec ses cheveux dans le jardin du temple Gio-ji, un lieu qu'elle appréciait beaucoup. Elle laisse ainsi derrière elle l'image d'une jeune femme instable ainsi qu'une incroyable collection de carte postale très recherchée des collectionneurs et qui constitue la vie de geisha la plus documentée qu'il soit. 

Dans les dernières années de sa vie, on apprend qu'elle a toujours été dégoûtée par le monde des geishas à cause de ce qu'elle y a vécu et vu. Elle avoue détester le principe d'acheter et de vendre des filles pour qu'elles deviennent maiko avec l'excuse que cela leur est bénéfique et les considère comme des objets qui ne servent qu'à rapporter de l'argent aux autres. Elle déteste également la personne qu'elle a été, s'abandonnant aux plaisirs de la chair et de l'alcool toutes les nuits, menant une vie dissolue. Elle dit que sa popularité grandissait, mais que son humanité était de plus en plus corrompue. Evidemment derrière tout ce dégoût se cache le geste de son père qui l'a vendue pour son propre profit. Cependant, sur son lit de mort, elle parvient à lui pardonner, souhaitant simplement qu'il l'aime, ne serait-ce qu'un peu.

 

 

Merci de ne pas prendre ce texte sans mon consentement, celui-ci m'appartient.

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